Chapitre 1

Publié le 26 juin 2026 à 20:19

Celle qui n’avait pas de loup

Elle se déplaçait comme une ombre, un rôle qui lui avait été attribué dès l’instant où elle eut l'âge de travailler. Ce rôle qu’on lui avait imposé mais qu’elle avait accueilli avec soulagement. Moins on la regardait, moins elle attirait l’attention et plus en sécurité elle serait.

Ses mains, longues et fines, étaient abîmées par les années qu’elle avait passé à frotter le sol. Chaque ongle était usé jusqu’à la chair, la peau à vif, fendillée par l’eau glacée qu’elle utilisait pour faire la vaisselle. Pourtant, Lyana ne se plaignait jamais, une ombre parmi les omégas. 

Dans la vaste meute de Blackwood, la valeur d’un loup ne se mesure ni à la pureté de son cœur ni à la douceur de ses gestes, mais à la puissance brute de ses muscles et à l’acier de sa volonté. Certains loups naissent avec la couronne d’Alpha déjà posée sur la tête, d'autres naissaient bêta ou gamma, des guerriers de la meute entretenu pour leurs griffes, leurs forces, affûtés au travers des combats, élevés dès le plus jeune âge pour défendre le clan Blackwood. Et puis… il y a ceux qui ne sont rien, ou semblent n’être rien. Lyana appartenait à cette dernière catégorie, celle des ombres effacées, celle des omégas.

Elle se glissait dans les couloirs de pierre froide comme un souffle de vent nocturne, silencieuse et discrète. Ses pas, légers comme une plume, ne troublaient jamais le silence assourdissant des pièces lorsqu’elle lavait les sols de la maison de l’alpha ni le brouhaha tumultueux de la salle commune aux heures des repas. Ses yeux, qu’elle avait d’un bleu vif, elle les gardait strictement baissés afin que jamais ils ne croisent le regard d’un membre de la meute. Pourtant , sans avoir l’air, elle scrutait et elle notait tout, remarquait tout. Elle notait la fine éraillure dans la voix de celui qui est stressé, la goutte de sueur figée sur le front d’un guerrier, la nervosité contenue dans une mâchoire crispée, le goût que la colère laissait flotter dans l’air, le désirs de ceux qui cherchaient une compagne. Tout. Elle enregistrait et anticipait tout car sa survie en dépendait. La vie des sang-loup dans la meute de blackwood ne se mesurait pas en années s’ils ne savaient pas où était leur place. C'est-à-dire en bas de l’échelle. Et Lyana savait qu’il y avait toujours quelqu’un pour rappeler à une omega où était sa place. De manière brutale, âpre, sans pitié.

Elle connaissait le rythme des respirations, des pas de chacun, et même le timbre étouffé des soupirs de ces conversations qu’il ne faut surtout pas écouter. Son existence au sein de la meute dépendait de cette attention , un art que les omégas avaient su développer instinctivement. Dans la loi de la meute, les omégas n’avaient pas de voix, pas d’existence reconnue, seulement un rôle, invisible, utile, négligé… mais surtout remplaçable.

Et elle, fidèle à son mutisme, ne regardait jamais , ne répondait jamais. Son silence demeurait sa seule forteresse, sa seule planche de salut.

Quand les jeux cessèrent, les conversations s’éteignirent, les regards se baissèrent, et qu’un froid glacial traversa l’assemblée. Elle su alors qu’il était là. L’Alpha venait d’entrer.

Lyana ne leva pas les yeux. Elle n’en éprouvait pas le besoin, ni l’envie. L’alpha Logan. Sa présence suffisait à réduire au silence même les cœurs les plus vaillants. Forgé par la douleur, trempé dans l’acier des épreuves, il n’avait pas besoin de hurler ; son aura d’alpha, qui suintait de lui par vague imposait un respect de pierre.

Lyana glissa à ses côtés, un plateau en bois chargé de gobelets ternis et d’une cruche de métal. Elle sentit la chaleur ténue de son corps effleurer son dos, une vibration imperceptible qui fit vaciller l’équilibre qu’elle s’était forgé. Aucun mot, aucun regard ne s’échangèrent entre eux. Et pourtant quelque chose était différent. En un battement de cil, l’univers entier sembla se dérober.

Un frisson lui remonta le long de la colonne vertébrale, secouant la carapace de glace qu’elle cultivait depuis l’enfance. Son cœur se mit à battre plus fort, un rythme désordonné que rien n’aurait dû provoquer. Ses poumons aspirèrent un air trop dense, trop vibrant pour son rythme coutumier.

Lyana s’immobilisa. Un souffle suspendu. Elle chercha à reprendre le contrôle, ce contrôle qu’elle avait poli depuis ses six ans, mais le bouillonnement était trop violent. Elle inspira lentement, laissant ses lèvres s’entrouvrir pour récupérer l’air qui semblait la fuir. C’était une erreur, car alors, le parfum qui la percuta, sembla l’attirer irrésistiblement. Puis, comme si rien ne s’était produit, elle reprit son chemin, son instinct de survie la conduisant comme un automate, effaçant par une attitude impassible, l’écho de la tempête intérieure de son visage pâle, des ses mains qui s’étaient mise à trembler.

Pourtant, au fond d’elle, quelque chose venait de s’éveiller. L’odeur de Logan, la chaleur émanant de son corps puissant, avaient fait sauter un verrou scellé depuis toujours. Et pour la première fois, le vide, ce silence glaçant qui l’habitait ne paraissait plus totalement désert.